Une journée banale, un temps maussade et quelques rigolades. Cependant, c'était le jour du rendez-vous. Le rendez-vous psychique. Je devais me rendre à l'appartement, de ce cher docteur L. qui lui fait office de cabinet pour recevoir toutes sortes de patients atteints de nombreux troubles psychiques ou pour toute personne ayant l'envie soudaine de se plaindre de son pauvre sort. Légèrement en avance, comme à mon habitude, je me suis dirigée, accompagnée de ma mère, vers la fameuse salle d'attente. J'ouvre la porte et j'aperçois une femme d'une cinquantaine d'années assise du mieux qu'elle peut sur l'une des chaises (étant donné sa corpulence), et un vieillard assis en face d'elle, les jambes croisées et le regard concentré sur le magasine qu'il tenait entre les mains. Mais ce qui m'a surprise, ce n'est pas leur présence - habituellement les patients ne doivent pas se croiser - mais plutôt l'odeur d'urine assommante que dégageait la bonne femme. Ni une ni deux, je choisis de me m'installer à côté du vieillard, laissant à ma mère la chance de s'installer à côté de la femme au parfum raffiné et de battre son record en apnée. Ayant un peu de temps devant moi, je décide de faire mon habituel inventaire, quatre murs jaunes décorés par deux affiches indescriptibles et encadrées, quatre chaises blanches disposées autour d'une petite table recouverte de moult magasines tels que l'Express ou encore Femina disposés en deux piles bien rangées alors qu'habituellement il y en a six désordonnées ( un maniaque est donc passé par là ), une plante verte dans le coin gauche de la pièce et un haut parleur qui diffuse un air de Jazz sans parole et sans rythme qui donnerait l'envie à un suicidaire de passer à l'acte avant les préliminaires. Soudain, le vieillard me coupa dans mon élan, « Vous êtes bien sage mademoiselle, à votre âge ce n'est pas bon d'être calme comme ça vous savez. », autant vous avouer tout de suite que j'ai un don pour attirer les personnes âgées, les vieillards adorent me parler ! Pour en revenir au fait, je lui ai simplement répondu qu'il avait raison pour clore la conversation - enfin c'est ce que je croyais. « Vous savez, le psychisme c'est vraiment important, ça vous poursuit à n'importe quel âge et vous avez beau faire mais ça vous touche aussi physiquement que psychologiquement. Regardez par exemple, la femme que j'accompagne là et bien elle a tout pour être heureuse, mais elle ne va pas bien, c'est le psychisme. » Heureusement, la femme au divin fumé a acquiescé avant moi. Après un petit moment d'ennui profond, la femme qu'accompagné le vieille homme apparut. Il s'agissait d'une femme d'une soixantaine d'années qui paraissait très joyeuse et anxieuse à la fois. Puis vint le Docteur L. qui me demanda de le suivre après m'avoir serrée la main. Me voilà sauvée. J'entre dans la pièce aux aveux et je m'installe face au bureau comme à mon habitude. Le psychiatre - toujours aussi roux et flottant dans son jean - me sourit amicalement et regarde les notes de ma dernière visite qui datée déjà d'un bon mois et demie. Il m'a demandé si la rentrée en première s'était bien passée, si la classe était agréable et il m'a demandée si j'allais bien. Les questions habituelles en somme. Je lui ai répondu que tout allait bien, juste un peu de fatigue. Après quelques questions sans réelle importance, j'ai tenté de lui révéler ce que je ressentais depuis toujours. Je ne savais pas comment m'y prendre mais j'ai tout de même réussi à me rapprocher de la chose. « Vous savez, c'est comme si je me sentais vivre, mais beaucoup trop. Comme si je me sentais vivre mais pas au niveau des sentiments car j'ai l'impression que je n'arrive pas à ressentir les choses. Vous voyez par exemple là je vous parle mais tout à l'heure j'aurai l'impression de ne pas avoir était réellement moi. Je me sens moi, lorsque je suis seule. ». C'est assez complexe à comprendre, je l'avoue. Mais j'avais vraiment besoin de lui dire ça. A ma grande surprise, il a quand même tenté de comprendre de quoi il s'agissait. « En fait, tu vis, et tu te vois vivre. Tu es le témoin de ta propre existence. C'Est-ce que l'on appelle en psychanalyse, l'extraction de soi-même. Tu es ta propre spectatrice.» C'est drôle, mais je crois qu'il n'était pas loin du tout. Pour la première fois, j'ai eu l'impression qu'il arrivait à mettre un nom sur ce que je ressentais. Après ça, on a parlait un peu de mes traitements. Il m'a soulagée en m'apprenant que je pouvais arrêter les médicaments, parce que j'en avais vraiment beaucoup à prendre et que je commencer à passer pour une véritable droguée au Lycée. « Et puis, j'aimerais beaucoup que tu lise l'étranger d'Albert Camus. Je trouve que ce que tu ressens se rapproche énormément de cette histoire. J'aimerais que tu me dises ce que tu en penses la prochaine fois ». Ce roman je ne l'avais jamais lu, alors je l'ai acheté le soir même pour le dévorer le lendemain. Au début, je n'ai pas vraiment compris le rapprochement entre moi et ce condamné à mort, mais aujourd'hui tout s'éclaircit. Il voulait que je comprenne que parfois on fait des choses, horribles ou non, sans même sans rendre compte. Nous ne sommes que les simples spectateurs de notre vie. Nous sommes le moi intérieur et le moi extérieur, le moi acteur et le moi spectateur. Nous sommes les meilleurs témoins de nos actes, mais la plupart du temps les moins responsables. Vivement la prochaine séance.